Projet ambitieux, projet heureux. Avec, en arrière fond, le tableau noir de la vie…

« C’est quoi déjà votre Groupe d’animation dans les écoles ? »  me demande Sandra, une vieille amie que j’adore.

« C’est qui plutôt ? »… là, c’est moi qui parle. « C’est Céline, une institutrice, détachée pédagogique et « prêtée » à ATD pour 3 ans, c’est Magali, une volontaire française, c’est Josi, une jeune allemande en service civique pour un an, et moi, une vieille alliée, comme tu sais. A l’usage, une fine équipe! »

« Et vous faites quoi au juste ? »

« Eh bien, tu vois, entre janvier et mai, nous avons assuré 10 heures d’animation pour ATD Quart Monde dans une petite école communale du Brabant Wallon, à Perwez exactement… » Il faut dire que, sans la collaboration bienveillante du prof de EPC (cours d’Éducation à la Philosophie et la Citoyenneté), rien n’aurait été possible dans ces classes de 6ème et 5ème primaires. Ce sont des élèves… euh…, disons « extrêmement vivants », et, comme disait ma grand-mère : « Des enfants, heureusement qu’il n’y en a que de deux sortes ». Sourires complices.

« Et votre but, c’est quoi finalement ? »

« Je t’explique : nous fonctionnons en modules de 4 ou 6 heures par classe. On propose ce thème aux enfants : « Contre la Pauvreté et l’exclusion, je choisis … ». Cela veut dire clairement qu’à la fin de ces séances d’animation les enfants sont invités à choisir si oui ou non il leur semble possible, et surtout s’ils ont envie de se positionner vis-à-vis (en faveur, de préférence) des plus pauvres et des plus exclus de la société. Ce n’est pas rien, tu imagines…Il faut être un peu «gonflées» pour leur proposer ça, non ? Il faut croire en l’humanité…Oser croire qu’il est possible d’introduire une brèche dans leurs préjugés, de faire bouger quelque chose en eux qui les pousse à agir. C’est pour ça que nous veillons à raffiner le plus possible nos moyens d’action. On n’a pas droit à l’erreur. Ils ont droit à une animation de qualité. Alors on y va. On y met le paquet.

On diversifie les approches interactives. Les enfants ont besoin de jouer pour comprendre, d’écouter une histoire, de la mimer, de la recréer, de dessiner ce qu’ils ont dans la tête au sujet de la pauvreté, d’écouter des témoignages d’enfants vivant cette situation « pour de vrai », d’en discuter librement, d’imaginer, dans un parcours ludique, ce qu’ils feraient s’ils étaient eux-mêmes confrontés en classe à des choix courageux (ou non) en faveur d’un enfant exclu par les autres. C’est génial de les sentir vivants, parfois déconcertés, parfois très concernés. C’est très impliquant pour nous aussi…

Tu sais, la nuit qui a suivi notre dernière animation, j’ai fait un rêve bizarre. Je lisais avec passion un passage d’une œuvre inédite et posthume de Hergé « Tintin et l’exclusion ». C’était une page très animée. Les héros, les deux Dupont, étaient en prise avec une classe épouvantable, une ribambelle de garnements plus agités les uns que les autres. Pour les calmer, ils faisaient tournoyer leurs cannes au-dessus des têtes juvéniles, dans un vacarme assourdissant. A la fin de ce « tournoi », j’entendis, très satisfaites d’elles-mêmes, leurs deux voix répéter en écho : « Ils ont été touchés, ma foi », disait Dupont. A quoi Dupond répondait : « Je dirais même plus, ma foi, ils ont été touchés ! »

Au réveil, quoiqu’un peu interloquée par mon rêve, et en l’absence de tout contradicteur, j’inclinai à nager dans une bonne humeur confiante, un peu béate… et si nos petits élèves avaient réellement été touchés ? »

Sandra m’écoute amicalement. Je suis une enthousiaste. J’aime partager ce qui me rend vivante. Mais, comme ce sont toujours vos meilleurs amis qui vous « mettent au tapis », elle m’interrompt et m’envoie ce qui ressemble fort à un « crochet du droit » provocateur, son style tout craché :

« Non, mais tu penses vraiment que ce sont vos animations qui vont changer quelque chose ? Et qu’ils vont faire ce qu’ils ont dit ? Tu sais, ils seront vite récupérés par leur milieu, ces mômes ; avec les tonnes de préjugés de leurs parents !! Et puis, tu es naïve ou quoi ? Tu as déjà vu les violences dans les cours de récré ? L’école n’est même plus un refuge : ça harcèle à gogo !! On est déjà en plein dans l’exclusion ! Et comment veux-tu qu’ils s’intéressent en plus aux problèmes des pauvres ? »

Là je me sens un peu KO, je dois dire. De la bouche de Sandra sort comme un gros phylactère où s’impriment tout à coup, en lettres indélébiles, toutes les négativités du monde : « L’homme est un loup pour l’homme, l’enfant pour l’enfant et basta ! zéro espoir »

« Ok Sandra… »  J’aspire un peu d’air. « Tu as en partie raison. C’est une œuvre titanesque d’abolir la misère, l’exclusion, et de plus célèbres que nous y ont réellement travaillé. Il y aura toujours, en toile de fond, le tableau très noir de la vie. Admettons que le monde soit fameusement en crise, et même, comme tu le penses, presque complètement pourri… mais alors… Maintenant on fait quoi ?  Il faut bien commencer quelque chose quelque part, non ? Note que ton questionnement sur le sens même de notre action me touche fort et me déstabilise un peu aussi, je dois dire, mais tu vois… »

Sandra perplexe et sceptique se tait…Son silence m’encourage à poursuivre…

« Tu sais bien que les injustices, c’est vieux comme le monde et que ça ne se résout pas de soi même. C’est justement parce qu’il connaît bien la dureté et la complexité de la situation que le Mouvement ATD Quart Monde lutte depuis plus de 60 ans contre ce Non sens total : l’exclusion de certains vivants par d’autres et son cortège de conséquences, la pauvreté, le mépris. Et que son fondateur, Joseph Wresinski, a voulu que cette lutte ne soit pas un combat violent, mais un combat pacifique et tenace, un patient travail d’élargissement de la conscience de chacun pour ne plus saccager des êtres.

C’est pour cela, tu vois, qu’il est urgent, comme le disait si bien Christiane Singer (1), de créer ces « espaces de l’existence qui favorisent la prise de conscience, les espaces où nous avons plus de chances de devenir vivants – des lieux où les catégories volent en éclat – où la vie peut s’engouffrer ». En somme, c’est cela que l’on essaie de faire avec les enfants. Parce qu’on a intérêt à commencer quand ils sont jeunes. »

« Je peux te comprendre » dit Sandra «  Mais qu’est-ce qui te fait croire le moins du monde que tout cela a un effet positif sur les enfants ? Moi je ne pourrais pas croire sans preuves et ça… » Sa phrase reste en suspens…

« Des preuves, nous n’en aurons jamais. On peut juste savoir ce que l’on sème. C’est le vieux prof en moi qui parle. Des indices, oui, là je peux t’en donner. Ils sortent tout droit des petites fiches d’évaluation que certains élèves nous ont rendues. Elles en disent parfois long sur le cheminement intérieur des enfants, sur leur capacité à réfléchir en profondeur, leur intelligence des situations, sur l’ouverture de leur cœur. Tu en veux quelques échantillons ?

– D’abord, comme le disait Gaspard (2), un gamin de 10 ans qui voit loin : « Il y en aura toujours qui ne réfléchissent pas à la pauvreté et à l’exclusion mais il y en a qui y réfléchissent beaucoup. »

– Élisabeth (même âge) nous a mille fois remerciées de « l’avoir aidée à réfléchir » d’autant plus qu’ « elle-même a vécu cela ». Elle ne dira pas quoi : pauvreté ? exclusion ? Le mystère demeure.

– Un autre enfant dit « Avant, je pensais que la pauvreté c’était un petit problème. J’ai compris que c’était un grand problème »… quel chemin !

– Un autre encore : «  Je pensais que les pauvres ce n’étaient que des gens à la rue. Je ne pensais pas qu’on pouvait être pauvre et avoir une maison ».

Beaucoup manifestent une ferme et généreuse intention d’indépendance affective par rapport à tout chantage des copains qui les menaceraient de mépris et d’abandon « s’ils fréquentaient dans la classe un(e) enfant exclu(e) et pauvre ». «  On a quant même le droit de choisir ses amis !»

– A la question : « Si tu as déjà invité chez toi X, une enfant exclue et pauvre de la classe, et que tu lui demandes d’aller chez elle et qu’elle refuse. Que fais-tu ? » Réponse : « Je respecte sa décision. Je la comprends : elle est gênée, c’est moche chez elle ». Quelle perception fine de l’autre et quel respect !

« Je ne peux résister, Sandra, à te parler d’un garçon qui m’a donné pas mal de fil à retordre.

Alfred est un caïd. Beau gosse bronzé, baraqué et bagarreur, il est un peu redouté. Grand « flanqueur de gnons » devant l’Eternel, le genre « tar’ ta gueule à la récré » (3), il déclare sans complexe dans son évaluation « n’avoir pas du tout été intéressé » par notre blabla. « Parce que c’était du travail ! » ajoute-t-il… et bon vivant avec ça ! Cependant il admet, par après, avoir compris « que ce n’est pas cool d’être pauvre ». Et à la dernière question du sondage « Je pense que les enfants de mon âge peuvent aussi agir contre la pauvreté et l’exclusion: pas du tout, un peu, pas mal, beaucoup ? » Il répond « beaucoup ». Quoi qu’il ait en tête, son changement de ton est à noter. On peut y voir un indice que « quelque chose s’est passé ». Aurait-il été touché ? Sans être aussi triomphaliste que les deux Dupont de mon rêve, on peut se poser la question… »

« Ouais », dit Sandra, «  On peut se la poser… »

(1) Du bon usage des crises, Albin Michel, p 141 ; (2) Les noms des enfants ont été modifiés ; (3) Alain Souchon, « J’ai dix ans »

Article écrit par Rose-Marie Noë, mai 2018.