Catherine Beauthier, actuellement détachée pédagogique dans notre association, est retournée dans la Haute École où elle a étudié, afin de donner une animation à de futur·e·s instituteur·rice·s. À cette occasion, elle revient sur ses études et ce qui lui a manqué dans ses premières années d’enseignement.
« En mai dernier, j’ai poussé la porte de la Haute École de Bruxelles Defré avec un drôle de pincement au cœur. C’est ici qu’on m’a formée au métier d’institutrice, il y a une vingtaine d’années. Et me voilà de retour, invitée cette fois par une enseignante dans le cadre du cours d’éthique et de régulation, non plus comme étudiante mais pour partager avec de futur·e·s collègues ce que le terrain m’a appris. Avec Nicolas, mon binôme d’ATD Quart Monde, nous venions parler de quelque chose dont, à l’époque, personne ne m’avait parlé : la pauvreté à l’école.
Je dois être honnête : j’ai pensé cette animation comme celle que j’aurais voulu suivre quand j’étais à leur place. En sortant de Defré, j’ai été engagée dans une école à faible indice socio-économique du centre de Bruxelles, où j’ai travaillé pendant quinze ans. J’avais rêvé ma classe pendant des années, mais rien ne m’avait préparée à accueillir des familles en situation de pauvreté, ni à interroger le regard que je portais sur elles. Les premières années, on est dans la survie : on applique ce qu’on a appris, on se centre sur les contenus. Et puis un jour, on lève le nez du guidon. On regarde vraiment ses élèves, et on prend la mesure de la réalité des familles qu’on a en face de soi. On se met alors à chercher comment faire alliance avec ces parents qui, venant d’autres horizons que le nôtre, portent d’autres réalités de vie ; des familles pour qui l’école ne résonne pas tout à fait comme elle résonne pour la prof que je suis.
C’est ce que j’essaie de proposer à ces futur·e·s professeur·e·s bruxellois·e·s qui, demain, enseigneront sans doute dans une Région où quatre enfants sur dix grandissent dans la pauvreté.
Le sujet et le contenu de l’animation
L’entame de l’animation, c’est un travail sur les représentations initiales. Je leur pose une question toute simple : « Qu’est-ce qui, à l’école, peut être plus difficile pour un enfant qui vit dans la pauvreté ? ». Très vite, l’image des parents en situation de pauvreté vus comme démissionnaires émerge. Alors on en discute, on essaie de déconstruire ce qui est fantasmé, et on étaie la réflexion avec l’étude des dimensions cachées de la pauvreté, qui devient une grille de lecture du vécu réel de ces familles.
Donner des animations dans les classes de futur·e·s professeur·e·s, c’est réfléchir ensemble, avant même la première rentrée, à tous ces freins qui creusent les inégalités.
Prenons les devoirs. Je n’y avais jamais réfléchi : il me semblait naturel d’en donner. Jusqu’au jour où j’ai compris qu’ils renforçaient l’écart entre les enfants qui ont, à la maison, le capital culturel et l’espace pour les faire, et les autres. C’est terrible, ce genre de constat pour une institutrice : se rendre compte qu’on a institutionnalisé quelque chose qui fait plus de mal que de bien. Alors on se remet en question, et on change.
Au fil de l’après-midi, les étudiant·e·s ont vu à leur tour, chiffres à l’appui, que trois fois plus d’enfants de milieux précaires se retrouvent dans l’enseignement spécialisé ; un facteur qui perpétue la pauvreté, parfois de génération en génération. Comprendre qu’on est soi-même un maillon de ce processus de relégation est parfois difficile à digérer ; mais c’est aussi ce qui permet, ensuite, de poser ses choix en mesurant leurs conséquences pour les enfants pauvres. À la fin, chacun·e a imaginé une action concrète pour prendre soin du lien entre l’école et les familles les plus pauvres. Inviter les parents à une réunion plutôt que les convoquer. Leur demander, en fin de rencontre, s’ils ont quelque chose à ajouter. Trouver comment faire entrer en classe les contributions de ces familles, et comment les rendre pleinement acteurs et actrices de leur pouvoir d’agir sur le vécu scolaire de leur enfant.
Donner ce qu’on aurait aimé recevoir
En sortant, chacun·e a dit ce qu’il·elle emportait pour son métier. Moi, ce que j’emportais, c’était la conviction qu’on ne peut pas demander à de jeunes enseignant·es de réduire des inégalités qu’on ne leur a jamais appris à voir. La formation initiale n’aborde quasiment pas ce sujet, et le choc, sur le terrain, peut être violent. Alors si ma présence à Defré peut donner plus tôt l’envie de basculer de ce côté-là de la force ; celui de la différenciation, de la bienveillance, du regard juste, alors j’aurai transmis ce que j’aurais tant aimé recevoir. »